Souvenirs de mon passage à l'EMPT du Mans.

(septembre 1970 à juin 1973), par Pascal Legrand dit « Blaise ».

 

 

 

 

 

        Mon père, en 1970, avait déjà 68 ans, moi, j'allais sur mes 15 ans. Il n'avait pas fait carrière dans l'armée et avait juste été mobilisé en 1939 pour participer à la drôle de guerre quelque part sur la ligne Maginot.

    Depuis ma prime enfance, j'ai toujours été passionné par l'automobile mais, une fois mon BEPC en poche, je ne savais toujours pas à quel métier j'allais consacrer ma vie professionnelle. Très naïvement, j'envisageais une carrière de pilote de course ou, au pire, de manager d'écurie. Plus sérieusement, comme l'histoire m'intéressait, j'évoquais, sans grande conviction, la possibilité de devenir professeur dans cette discipline.

    Mon père avait d'autres ambitions pour le seul fils qu'il ait eu, sur le tard, après trois filles.

« Pascal est passionné par les voitures ? Alors il sera ingénieur en automobile. » A l'époque, on ne discutait pas les décisions des parents. L'éducation avait été très stricte, ma mère avait la baffe facile et quand mon père, qui m'adorait, avait parlé, il n'y avait qu'à s'incliner !

 

    C'est ainsi que je me suis retrouvé à Amiens, dans une caserne, pour passer l'examen d'entrée à l'école militaire du Mans qui venait de créer une section spécialisée en technique automobile. Cette section Ti allait devenir le parent pauvre de la compagnie, face notamment aux sections F, comptant des élèves bien plus brillants. A ma sortie de la salle d'examen, j'étais persuadé d'être recalé et j'éprouvais un certain contentement. Cette école, située à 400 Kms de la maison, ne me disait rien qui vaille. J'avais connu le pensionnat depuis mon entrée en 6ème et je ne montrais qu'un enthousiasme très mesuré pour continuer à grandir loin de ma famille.

    Malheureusement, les candidatures ne se bousculaient pas pour la nouvelle section et, pour obtenir un effectif suffisant, les autorités militaires rabaissèrent leurs exigences et ma moyenne légèrement inférieure à 10 suffit pour que je sois accepté.

 

    Quelques jours avant le grand départ, je passais chez le coiffeur. Ma soeur la plus jeune venait de passer le permis de conduire et me conduisit chez le merlan. Au retour, nous avons été victimes d'un accident. La R4 est entrée de plein fouet dans l'arrière d'un tombereau tiré par un cheval. Je me suis retrouvé chez un médecin afin que ma main droite qui présentait une coupure très profonde soit recousue. Je suis parti à l'école avec la main bandée et les fils furent ôtés à l'infirmerie de l'EMPT.

    Je me souviens que la veille de mon départ, le pilote de Formule 1 Jochen Rindt se tua à Monza. Mon moral était déjà bien ébranlé. Après cette terrible nouvelle, il était à six pieds sous terre. Mes parents s'inquiétèrent « Tu ne sembles pas très enthousiaste.»

    Je mentis en rétorquant, pour ne pas les décevoir, que j'étais parfaitement heureux.

 

Aujourd'hui encore, quand j'entends la chanson de Claude François qui raconte la rentrée d'un gamin au pensionnat, « Il a dit oui avec la tête, il a dit non avec le coeur », mes yeux s'embuent tant le texte est explicite et correspond à ce que je ressentais.

    J'ai pris le train à Saint Quentin, rejoint la gare Montparnasse guidé dans le métro par un oncle qui habitait Paris et que mes parents avaient sollicité. Je suis arrivé dans le milieu de l'après midi à la gare du Mans. J'avais été prévenu que des gens de l'école réceptionnaient les élèves à la descente du train, je n'avais pas à m'inquiéter.

    Devant la gare, un camion militaire bâché était stationné. Des soldats tournaient autour. Quand ils m'aperçurent, l'un d'eux s'approcha et me demanda: «Tu n'irais pas à l'école militaire, des fois ?»

    J'ai répondu par l'affirmative, je suis monté dans le camion, ma valise à la main. Les soldats ont attendu que la gare se vide et convaincus qu'il n'y aurait plus d'autres arrivants, nous avons rejoint le quartier Paixhans. J'ai compris que ces soldats effectuaient leur service militaire, ils se montrèrent très sympathiques.

    Arrivé à l'école, celui qui réceptionnait les arrivées, au poste de garde, me fit asseoir après avoir pointé mon nom.

    De nombreux élèves se succédaient, ils étaient tous accompagnés par leurs parents. Ils attendaient un petit quart d'heure puis un militaire venait les chercher.

Après au moins deux heures pendant lesquelles je commençais à croire qu'on m'avait oublié, l'un des militaires qui effectuaient les navettes me remarqua enfin :

« Qu'est-ce que tu fais là, toi ?»

« Le Monsieur m'a dit d'attendre ici.»

« Où sont tes parents ?»

« Chez moi, dans la Somme.»

Le sous officier, l'adjudant Quémeneur, comprit immédiatement qu'il y avait un problème.

« Viens avec moi.»

Nous traversâmes la cour et avons rejoint l'aile droite du bâtiment de gauche. Je croisais des élèves que j'avais vu arriver et qui avait déjà revêtu un uniforme. Leurs parents les accompagnaient toujours. Quémeneur me fit asseoir sur un banc, dans un couloir, et resta près de moi. Quelques minutes plus tard, un élève et ses parents sortirent d'un bureau, Quémeneur se leva et échangea quelques mots avec un militaire à l'uniforme impeccable. Ce dernier m'étudia à la dérobée puis me demanda d'entrer. L'adjudant me suivit. Le Capitaine Fillon, impressionnant, s'inquiéta de la raison pour laquelle mes parents n'avaient pas effectué le déplacement jusqu'au Mans. J'ai répondu que je n'en avais aucune idée. Fillon posa d'autres questions et à la fin de l'entretien, il demanda à Quémeneur de s'occuper de moi. J'avoue qu'à l'époque, je ne me suis pas rendu compte que l'adjudant et le capitaine avaient fait preuve de beaucoup de psychologie. Ils jouèrent un rôle essentiel pour que je ne me sauve pas le soir même de cet univers inconnu.

 

    Je fus conduit au réfectoire. De nombreux élèves étaient attablés, beaucoup de parents dînaient avec eux. L'adjudant me conduisit à une table où des élèves dont les parents étaient repartis dégustaient le premier repas de leur nouvelle vie. Nous étions tous des bizuts, les anciens bénéficiant de quelques jours de vacances supplémentaires. Quémeneur partagea notre table où régna une ambiance de plomb. J'étais encore en civil, tous les autres avaient revêtu l'uniforme. Après le repas, nous fûmes conduits directement vers les dortoirs et j'avoue que je n'ai trouvé le sommeil que très tard, après avoir beaucoup pleuré. Le lendemain matin, je fus conduit à l'habillement et j'eus droit à l'ensemble de mon paquetage.

Les premières journées furent interminables. Quelques amitiés éphémères naquirent autour de la table de ping pong, seule distraction entre les repas et les rapports. Nous passâmes tous chez le coiffeur. J'avais déjà les cheveux courts, le bidasse de service réussit à les couper encore. Nous apprîmes à rouler nos draps et plier la couverture selon les règles en usage.

L'arrivée des anciens changea radicalement l'ambiance. Ils connaissaient tous les rouages de la vie militaire et nous firent profiter de leur précieuse expérience. Je sympathisais avec Philippe Schoener, Gérard Totée, Alain Yon, Joël Thilloy, Philippe Rollet qui occupaient tous la même piaule car les lits avaient été attribués par ordre alphabétique. J'obtins l'autorisation de changer de chambre et d'occuper le lit voisin du camarade avec qui je m'entendais le mieux, Philippe Schoener. Comme celui qui occupait cette place auparavant s'en moquait, l'échange fut facilité.

Je disposais d'un petit poste de radio et nous écoutions chaque soir, le Pop Club de José Artur, sur France Inter. George Harrison connaissait un succès planétaire avec « My sweet lord ». Je me souviens également d'un concert de Johnny où Polnareff lui servit de pianiste. L'idole (de l'époque) avait conclu ainsi : « un artiste qui se fout de jouer pour un autre...»

 

Mes camarades se divisaient en deux clans. Ceux qui vénéraient les Beatles s'opposaient à ceux qui ne juraient que par les Stones. Pour ma part, je me montrais moins sectaire et plus éclectique. Si « The long and w'mding road » des Beatles reste, pour moi, l'une des plus belles chansons jamais écrites, j'appréciais aussi Ten Years After, les Doors, Charles Aznavour et Gilbert Bécaud...

 

          Les cours commencèrent bientôt. Notre professeur de maths réussit la gageure de nous faire préférer son cours à tous les autres. Il s'appelait Gache et je crois qu'il a laissé un souvenir indélébile à tous ses élèves. Il avait dû, comme moi, être aiguillé sur un autre métier et avait sans doute rêvé d'être clown. La classe était son public. Je me souviens l'avoir vu passer la tête par l'ouverture laissée par l'un des carreaux cassés de la porte de la classe. Il nous fit croire qu'il était coincé et débuta son cours ainsi ! Une autre fois, il était arrivé en courant, avait jeté sa serviette sur le bureau. Il avait une craie en main et, tout en couvrant le tableau de formules, il lança : « Nous en étions à...»

Quelquefois, il partait en courant du fond de la classe, la pointe du gros compas en avant. Il frappait le tableau puis formait un cercle ovalisé à la main ! Quand nous étions en devoir surveillé, il faisait semblant de ne pouvoir résister au sommeil et nous ne parvenions guère à nous concentrer.

Le carnet de notes et les appréciations des devoirs constituaient ses terrains de plaisanteries favoris. Les quarts de zéro pointés se transformaient en dix avec une bonne réponse puis redevenaient des zéro, puis des demi zéro. Le carnet devenait vite illisible.

Nous attendions toujours avec impatience qu'il distribua les devoirs surveillés corrigés. Nous découvrions des annotations telles que « Tu serais plus à l'aise dans ton buron !» ou « Je suis fâché avec toi comme tu l'es avec les maths!»

Lorsqu'il posait une question concernant le cours, il fixait intensément un élève de la travée de gauche. Celui-ci était persuadé d'être interrogé, alors Gache, sans le quitter des yeux, lançait d'une voix grave « Réponds...», puis, brutalement, il pivotait et pointait le doigt sur un élève de la rangée de droite. D'une voix de fausset : « Toi !»

Lors des pauses, avant ou après le cours, les élèves des diverses sections s'informaient si le prof de maths s'était montré brillant ou pas !

 

    Je garde également le souvenir d'un professeur de sciences que nous surnommions « Somme toute» car il avait la manie de terminer ou commencer ses phrases par cette locution. Notre jeu consistait à compter le nombre de « Somme toute » énoncés pendant le cours. Le record approcha les 50 !

 

    Dès le début du mois d'octobre, les exercices en vue du défilé du 11 novembre débutèrent. Après le déjeuner, avant la reprise des cours, nous apprenions à marcher au pas, à maintenir les écarts. Je fus très étonné de parader sous la musique de la chanson d'Henri Salvador « Le travail, c'est la santé ». Notre compagnie se montra particulièrement mauvaise et l'adjudant connut des sueurs froides dues aux remontrances du capitaine et du Colonel qui commandait l'école. La section Ti partait avec un handicap certain puisque c'était le plus grand qui menait le pas, au premier rang. Et, le plus grand, c'était moi... Le pied devait frapper le sol au rythme de la grosse caisse, j'avais toujours un temps de décalage. Excédé, Quémeneur entra dans une colère noire, m'expulsa des rangs et m'exempta de défilé.

Mes camarades continuèrent pendant que je rejoignais la chambre. Par la fenêtre, un clope à la main, je jugeais que j'avais beaucoup de chance de me montrer si incompétent. Le retour de manivelle ne se fit pas attendre : suspension de toutes les sorties dominicales jusqu'aux vacances de la Toussaint. Le dimanche, au lieu de sortir librement en ville, je cirais les escaliers et les interminables couloirs. Heureusement, ces corvées se transformaient en parties de rigolade avec les autres punis de la semaine. Pour obtenir un brillant parfait des planchers, un élève s'asseyait sur une carpette (il y en avait une entre chaque lit) et se faisait tirer par un autre camarade !

Nous avions aussi adopté les méthodes des anciens pour astiquer nos souliers. Nous les badigeonnions de cirage sans les ôter et, une fois la pâte sèche, nous frottions le dessus de la chaussure sur l'arrière de nos mollets. Nos pantalons en gardaient des traces noirâtres mais nous n'en avions cure.

Les élèves qui occupaient le bâtiment central étaient, pour nous, des inconnus. Ils étaient bien plus âgés et préparaient leur entrée à Saint-Cyr ou aux Arts et Métiers. Ils avaient mis en place une coopérative et toléraient que nous leur achetions des cigarettes. Ils revendaient des troupes au goût quelquefois douteux. Nous devions évidemment respecter l'interdiction de fumer mais nous avions nombre de combines pour griller tranquillement nos clopes. Quand l'un de nous se faisait pincer, les sanctions pleuvaient.

 

          Le Babass, dont les mains déformées par les rhumatismes m'impressionnaient, se moquait bien que les jeunes élèves fument. Il conseillait seulement de le faire au grand air. Il affirmait, convaincu : « Je fume depuis toujours, jamais à l'intérieur et je me porte comme un charme !...»  Discours d'un autre temps.

 

          Dans notre chambre, nous avions trouvé un nouveau jeu, Philippe Schoener était passionné de moto et m'avait inculqué le virus. Il ne jurait que par les Italiennes et rêvait d'une 350 Ducati. Chaque semaine, nous dévorions Moto Journal et Moto Revue et, sidérés par les figures des side-caristes, nous nous entraînions avec les lits. Le jeu fit fureur un certain temps, il consistait à se déhancher en tirant sur le montant du lit pendant qu'un « pilote » était agenouillé à l'opposé. Nous parvenions à déformer le lit qui se levait d'une vingtaine de centimètres ! La veille d'une inspection qui avait contraint les élèves à briquer le bâtiment de fond en comble, Philippe et moi nous sommes adonnés à une séance de side-car. Le pied du lit, en retombant violemment, est passé au travers du plancher ! Quand le général est passé dans la chambre, nous n'en menions pas large. Philippe était au garde à vous, masquant au mieux le trou, aucun gradé ne s'aperçut de rien. Le soir même, comme l'inspection s'était parfaitement déroulée, nous avons convenu que l'humeur de l'adjudant était susceptible d'encaisser la fable que nous avions inventé pour justifier le trou dans le parquet. Nous avons affirmé qu'en s'asseyant, le lit s'était enfoncé tout seul. Le sous-officier étudia la latte brisée et sembla croire à une faiblesse du bois.

 

          Lors de la première permission, à l'occasion des vacances de la Toussaint, je rentrais dans la Somme chez mes parents. J'eus droit immanquablement à la séance de photos en uniforme. Mon père était très fier de moi.

 

          Au retour, dans le train qui me ramenait de Paris au Mans, je m'endormis, les pieds sur la banquette du compartiment. Le contrôleur me réveilla, poinçonna mon billet et établit une contravention parce que j'avais allongé mes jambes et sali la moleskine. J'acceptais l'amende sans discuter et pour moi, l'incident resta bénin.

Un soir, alors que j'étais en étude, je fus convoqué dans le bureau du capitaine de compagnie. Je me perdais en conjectures, j'avais une conduite irréprochable, j'obtenais des résultats scolaires, certes très moyens mais néanmoins nettement meilleurs que certains. Très intimidé, je fus introduit dans le bureau qu'il fallait éviter de fréquenter, source de jours de retenue et de suppression de sorties. Après la présentation d'usage <<élève Pascal Legrand, 2ème compagnie, section Ti, à vos ordres mon capitaine>>, Fillon, gardant son air sévère, me lut le PV établi par l'employé de la SNCF. Il m'expliqua qu'un militaire ne devait jamais prendre ses aises, que je représentais l'école et l'Armée, qu'il ne pouvait tolérer de tels écarts. J'allais donc être conduit devant le colonel Vallée, commandant l'école et devais m'attendre à de graves sanctions. Le mercredi suivant, dans le bureau de l'autorité supérieure, je m'en tirais à bon compte avec tout de même deux jours de retenue aux vacances de Noël.

 

          Les mois s'écoulèrent. Nous devions obligatoirement faire partie de l'un des nombreux clubs de l'école, ne jamais rester oisifs. C'est ainsi que je me suis inscrit au Ciné club et au club photo, mes aptitudes au sport se révélant très limitées. J'ai donc appris à développer mes propres photos noir et blanc et participé, sans succès, au concours des documents les plus originaux. Je me souviens que le vainqueur avait photographié une cage d'escalier sous un angle inhabituel. L'un de mes compagnons de club était l'un de mes meilleurs camarades. Philippe Tessier (de Rennes) prit des dizaines de photos lors des compétitions de moto cross, trial ou aux 24 heures du Mans avec un Leica à visée par le dessus. Il se montra particulièrement doué et il reste l'un des anciens que j'aimerais bien retrouver.

 

    Le ciné club m'a permis de découvrir quelques films d'art et d'essai qui m'ont dégoûté à tout jamais de ce genre. Qui n'a pas assisté à une séance de « la Source » de Bergman et au débat qui s'ensuivit ne comprendra jamais à quel point un spectateur peut s'ennuyer ! J'ai eu l'occasion de revoir ce long métrage quelques années plus tard et j'avoue, de nouveau, n'avoir toujours rien compris. Les séances proposées par le cinéma de l'école, en dehors du club, présentaient des films grand public. « L'homme de Rio », notamment, passait régulièrement mais les films de guerre constituaient l'essentiel de la programmation.

 

          Chaque semaine, nous avions droit à la piscine. Comme l'école ne disposait pas de bassin, nous nous rendions à la piscine du Mans. Cette séance de natation hebdomadaire était un cauchemar. Lever à six heures, pas de petit déjeuner, obligation de réussir des longueurs épuisantes, saut du 5m pour les plus téméraires, du 3m pour les autres. Après une heure de baignade, heureusement sans autre public vu nos caleçons de bain ridicules, nous avions droit à un bout de pain rassis agrémenté d'une rondelle de saucisson à l'ail, le même qu'on nous servait au goûter, en alternance avec des pâtes de fruits écoeurantes.

 

          La nourriture, en général, restait un véritable problème. Mis à part les steaks et les frites que les cuistots réussissaient magistralement, les autres plats étaient tous cuisinés avec des oignons en quantité incroyable. Passe pour des lentilles ou des haricots mais dans les pâtes ? Les nouilles, toujours trop cuites, se montraient particulièrement immangeables. Progressivement, nous avons complété notre alimentation en partageant nos achats dans les chambres. Le mieux équipé d'entre nous était Joël Thilloy qui disposait d'un réchaud et faisait revenir des rondelles de saucisson sec dans le beurre fondu. Nous ignorions alors que notre sang serait contraint, bien plus tard, de véhiculer, à cause de ces excès de graisse, des taux de cholestérol affolants. Le couscous Garbit était l'un des plats que nous préparions le plus souvent.

 

          Au cours de cette année, je pris ma première cuite. Les sorties me conduisaient, chaque dimanche, sur le circuit Bugatti où des amateurs s'entraînaient. Au retour, le bar du Coin, situé non loin de l'école constituait notre point de ralliement. Des camarades s'étaient laissés entraîner à goûter au Calvados. Pour ne pas être en reste, je les ai imités. J'ai dû avaler seulement trois ou quatre verres mais je me sentis rapidement euphorique. De retour à l'école, la bonne humeur fit place à des nausées. Au réfectoire, je pus seulement ingurgiter l'entrée, de la macédoine de légumes. Je suis allé me coucher mais, dès que je fermais les yeux, j'étais pris dans un tourbillon infernal. Je me levai péniblement et vomit dans les lavabos. Le lendemain matin, plutôt vaseux, sur l'ordre de mes camarades horrifiés par l'odeur nauséabonde qui régnait dans les locaux, je dus procéder au nettoyage. Inutile de préciser que, comme tous ceux qui connaissent des lendemains difficiles, je me suis promis de ne plus jamais m'adonner à la boisson. Promesse non tenue, évidemment !

 

          Nous suivions des cours en atelier. L'initiation au fraisage et au tournage se déroulait sur d'antiques machines outils avec lesquelles obtenir un usinage de précision demeurait une gageure. Nous traquions le centième avec des machines qui présentaient une certaine vétusté, nous devions, en plus, présenter des pièces au fini irréprochable. Celui qui avait la chance de disposer d'une fraise bien affûtée y parvenait, les autres se contentaient de profonds sillons dans le métal et récoltait une mauvaise note dans la rubrique « aspect fini ». Le professeur de fraisage nous expliquait le maniement du palmer. Il ne fallait surtout pas serrer la molette après que les extrémités de l'instrument aient touché la pièce à mesurer. Nous appliquions cette directive à la lettre et récoltions des mauvaises notes alors que nous étions persuadé d'avoir obtenu la bonne cote car le professeur tournait plus ou moins fort la molette, jamais de la même manière Nous apprenions également la soudure, l'étau limeur, le dessin industriel.

 

    Cette première année fut fatale à quelques camarades dont les résultats S'avérèrent trop justes. Ils quittèrent l'école fin juin, je ne les revis jamais. Pour ma part, je passai en première mais avec une moyenne dépassant de justesse le 10. Certains élèves, parmi les meilleurs, purent changer de section et rejoindre les F3. Au contraire, un ancien de cette classe rejoignit les Ti. Il s'appelait Bruno Meny et allait devenir l'un de mes meilleurs camarades avec Philippe Schoener et Gérard Totée. Bruno et son frère Patrick (qui devait être en 4ème à l'époque) ne voyaient que très rarement leurs parents. Leur père était en poste au fin fond de l'Afrique et, pendant les vacances, ils se rendaient chez une grand-mère, à Paris. Drôle de vie pour des mômes qui n'avaient connu que l'école militaire depuis leur plus jeune âge. Bruno était affublé de tics, je me suis toujours demandé si cette particularité n'avait pas un rapport avec un certain manque d'affection.

 

          Les vacances étaient vite devenues source d'ennui. Quand je rentrais dans la région de Péronne, je n'avais pas de copains. Nous attendions tous ces fameuses vacances impatiemment en barrant chaque jour un calendrier et quand nous y étions, nous prenions conscience que notre vraie vie était désormais au Mans.

La classe de première était une année de transition. Contrairement aux élèves des autres classes qui passaient l'épreuve de français du bac en fin d'année, ceux de la section Ti en étaient dispensés. Aussi, je ne me foulais pas le moins du monde et me contentai de flirter avec la moyenne, comme d'habitude.

    A la rentrée, le nouveau groupe à la mode était T-Rex. Cette nouvelle pop music ne me convenait guère, je la trouvais trop sirupeuse. Je ne découvris que bien plus tard la révolution engendrée par Marc Bolan, le chanteur androgyne et ses musiciens qui inspira tant les groupes des années quatre vingt. Je restais donc fidèle à Ten Years After, le film Woodstock permettant à nombre de mes camarades ignorants de découvrir le mythique « l'm going home ». Dans ma nouvelle chambrée, Claude Michaud, un lyonnais qui était invariablement le meilleur de la classe avec des moyennes tournant autour de 15, voire 16, vénérait Creedance Clearwater Revival et, sur la platine de son électrophone, il passait inlassablement leurs disques. J'appréciais beaucoup. Par contre, un autre élève adorait Mort Schuman et nous bassinait avec « Il a neigé sur le lac Majeur...»  Dans notre univers de musique rebelle, il faisait plutôt figure de ringard.

 

    Avec Philippe Schoener (Schoen's), la passion de la moto, sans toutefois surpasser celle des voitures de course, grandit. J'allais avoir 16 ans et être en âge de passer le permis moto. Je m'en ouvris à mon père à qui je demandais de m'avancer l'argent pour acquérir une CZ 125cc d'occasion, la machine la moins onéreuse. Ce dernier me répondit qu'il n'était pas question d'acheter un cyclomoteur d'occasion. A condition que j'effectue des travaux de jardinage et de maçonnerie à la maison pendant les grandes vacances de l'été 1972, il me paierait une moto neuve. A moi de choisir le modèle. Influencé par Philippe, je portai mon choix sur une Guzzi Stomello mais, conseillé par le concessionnaire de Saint Quentin qui écoulait aussi des Yamaha, mon père décida d'acheter une machine de cette marque.

A la fin de la première, Philippe, faute de bons résultats, fut renvoyé de l'école. Je n'ai jamais su ce qu'il était devenu. Il me reste juste une photo, lors de notre retour vers l'école après les 24 heures du Mans 1971, il est en compagnie de-Philippe Rollet et de Bruno Meny (Men's). Je ne comprends toujours pas comment une telle amitié, a la vie à la mort pour utiliser l'expression consacrée, se soit interrompue aussi brutalement.

 

La dernière année que j'ai passée à l'école fut assurément la plus riche. Comme prévu, mon père me paya la petite Yamaha et, dès l'obtention du permis, début août, je sillonnai les routes de Picardie.

    A la rentrée, je pris le train pour me rendre à l'école, ce fut la dernière fois. J'effectuais les voyages suivants au guidon de la moto après avoir obtenu l'autorisation de la laisser, en semaine, à la Bazoge, chez le père de Gérard Totée, militaire à l'ERGM du Mans.

Un autre élève de l'école, Philippe Surmonne de Blois (Susu) possédait une 500 Honda verte, le milieu de la moto nous rapprocha et nous effectuâmes de nombreuses sorties ensemble. Il était plus âgé que moi et deux de ses copains se joignaient souvent à nous, l'un avait une 2CV, l'autre une Renault 6. J'ai encore une photo du groupe prise lors d'un pique nique du côté du virage d'Indianapolis sur le circuit des 24 Heures. Au bar du Coin, Susu se révéla aussi être un fantastique joueur de baby foot, jonglant avec la balle avec une dextérité hors du commun.

Les jours s'écoulaient, monotones. Cette année là, je ne fus pas exempté de défilé et je connus un trac terrible. Quelques faux pas, sous le regard sévère de l'adjudant Levant (dit Lulu), vinrent tout de même contrarier une honnête prestation.

Chaque jour, à l'heure du courrier, je lisais la dernière page du journal « l'Equipe », à disposition à la permanence de la compagnie. Ce fameux courrier que tous les élèves attendaient avec tant d'impatience. Mon père, malgré la maladie (un cancer le rongeait depuis 1970), s'efforçait de m'écrire chaque semaine, en glissant un billet de 10 francs dans l'enveloppe. Quelquefois, je restais quelques semaines sans nouvelles, cela signifiait que mon père était rentré à l'hôpital. Ma mère ne m'écrivit jamais sauf lors d'une très longue hospitalisation. Mon père est décédé en mars 1975, j'ai conservé toutes ces lettres, il est très émouvant aujourd'hui de les relire. L'écriture qui se dégrade au fil des mois révèle un état de santé de plus en plus précaire. Sur chaque lettre, sa principale préoccupation concerne la réussite dans mes études. J'avoue que les relevés de notes avaient de quoi l'alarmer.

 

    A l'âge où tous les garçons commencent sérieusement à s'intéresser aux filles, je me sentais mis à l'écart, à cause de cet uniforme, de cette coupe de cheveux à l'encontre des canons de la mode, de cette école où l'univers était si restreint. Lors des sorties, nous restions entre élèves. Nous nous moquions de Thilloy (du Pas de Calais) et Roger (de Cercottes dans le Loiret) qui sortaient avec des filles rencontrées à la piscine. Nous jugions leurs conquêtes quelconques mais, en fait, nous étions jaloux de leur succès.

Pourtant, comme je l'ai déjà écrit dans une nouvelle, il y a quelques années, les jeunes filles du Mans n'étaient pas inaccessibles. En voici le texte intégral :

 

    Mes parents, soucieux pour mon avenir, m'ont placé à l'école militaire du Mans.

L'uniforme, les cheveux ras, la discipline, c'est dur pour un môme de 16 ans qui regarde vers l'extérieur. Les garçons de mon âge, dans le civil, portent des jeans, les cheveux longs, draguent les filles de leur lycée et, surtout voient leurs parents tous les soirs. Pour nous, à l'école militaire, notre maison c'est la cantine, le dortoir, les corvées, les copains à la vie, à la mort. Les sorties ne sont autorisées que le dimanche, à partir de 14 h. On se fringue en civil avant de rejoindre le « Bon Coin », rendez-vous incontournable de la jeunesse mancelle. Les enfants de troupe y sont facilement identifiables : les cheveux, toujours les cheveux! Le « Bon Coin » est un bistrot tout en profondeur où le patron sert l'alcool sans trop vérifier l'âge du consommateur. Son fils participe au championnat de France de side-car cross et, comme je suis l'un des deux militaires à posséder une moto, je suis un peu le chouchou des patrons ! Je possède une 125 Yam' mais, dans cette période de renouveau de la moto, un 1/8ème de litre japonais est quand même digne de respect.

Au fond du « Bon Coin », une bande de militaires buveurs et braillards côtoient les civils (es) du collège voisin. Si je suis mauvais en baby-foot et en « mannequin qui pose pour after-shave », je suis bon en dégustation de bière et en pilotage moto.

Pierrette, que je connais comme çà, me demande de l'emmener faire un tour. Elle dit adorer les motos. Elle déniche un casque et grimpe sur la petite Yamaha.

J'ai 17 ans, ce n'est pas une excuse pour justifier l'inconscience dont je fais preuve en moto. C'est le grand Prix permanent interrompu seulement par quelques gamelles sans conséquences. Plus tard, alors que je chevauche des motos autrement plus puissantes, notamment une Bonneville directement issue de l'Equipée sauvage, les passagers (ères) se font de plus en plus rares, ma réputation de cinglé rebutant les plus téméraires. Pierrette ne se doute pas où elle pose les fesses ! ... La ballade se limite au tour du pâté d'immeubles : quatre lignes droites et trois virages à angle droit sans feux. Je rate le premier, ralenti par une voiture qui arrive en face. C'est mieux dans le second puisque les béquilles viennent lécher le goudron. Le 3 ème carrefour se situe juste devant le portail de l'école militaire. La rue à gauche forme un angle assez fermé. J'entre là dedans à 70 au compteur, bien trop vite. J'ai le temps de penser qu'il ne faut surtout pas se vautrer ici, devant la boîte, que les conséquences seraient trop lourdes. La moto glisse brutalement de l'arrière, en appui sur ces maudites béquilles. Miraculeusement, le pneu arrière retrouve de l'adhérence, nous frôlons la bordure du trottoir. C'est passé ! Devant le Bon Coin, Pierrette descend, pas émue le moins du monde alors que je tremble de tous mes membres. Nous retrouvons les copains. Je m'intéresse à Estelle, mignonne avec ses cheveux longs, mais je ne sais pas comment l'aborder. Pierrette est assise à côté de moi sur la banquette. Elle passe le bras sur mes épaules et dépose un baiser sur ma joue: - C'était bien la moto

Je me dis qu'en attendant Estelle, je pourrais me contenter de Pierrette mais, c'est drôle, elle ne me plaît pas. Elle est belle mais blonde, gros handicap pour moi qui n'aime que les brunes, dévergondée et ce prénom ... Pourquoi pas Marcelle ou Fernande ?

Rassemblant tout mon courage, j'aborde Estelle, lui propose une ballade en moto qu'elle refuse, je blablate, agace. C'est l'échec. Je me retrouve seul sur ma banquette. Pierrette, qui vient de perdre la boule au flipper se retourne, me sourit et implore : Qu'est-ce que tu attends pour être moins bête ?

Sur le moment, je ne comprends pas qu'elle veut sortir avec moi ...

J'ai le temps de réfléchir toute la semaine. Je me dis que ce n'est pas tous les jours qu'une telle occasion se présente. A défaut de grives, on mange des merles, à défaut d'Estelle, on se contente de Pierrette. Va pour la blonde !

Mais, le dimanche d'après, c'est trop tard. Pierrette ne quitte plus un grand échalas que nous n'avions jamais remarqué. Je relance Estelle qui m'avoue aimer un de ses copains de classe.

C'est dur d'être moche à 17 ans.

 

    Gérard Totée avait un frère plus âgé qui semblait être le mouton noir de sa famille. Il n'était pas élève de l'école mais mécanicien dans un garage de la banlieue du Mans. Il touchait donc un salaire et je reconnais qu'il se montrait très généreux avec nous. Il chargeait les copains dans sa voiture et les emmenait aux diverses manifestations où nous désirions nous rendre. Il changeait souvent de véhicule. Il possédait une Simca 1000 où nous avons réussi à entrer à 8. Evidemment, ce jour là, les gendarmes effectuaient un contrôle et nous arrêtèrent. Quand le 7ème occupant descendit de la Simca, l'un des gendarmes se pencha et vit le 8ème passager resté à bord. Il s'exclama alors : « Il y en a encore un ! Cette fois, ça va trop loin !»

Tout s'arrangea. Le frangin (Patrick ?, je ne me souviens plus) effectua deux voyages pour ramener tout le monde !

Une autre fois, il arriva avec une DS. Pas de première jeunesse, évidemment. La boite hydraulique demandait une éternité pour changer de rapport et la suspension s'affaissait sitôt le moteur coupé. Nous nous rendions à Château du Loir pour assister à une compétition de moto tous terrains. Sur la route, le moteur de la Citroën chauffa et nous fûmes bientôt immobilisés dans une station service. A l'aide de clés et d'outils achetés sur place, nous avons démonté la pompe à eau qui fuyait et réparé avec les moyens du bord. Quand on connaît le manque d'accessibilité de la mécanique d'une DS, l'exploit est de taille. Quand nous avons terminé, tard dans l'après midi, les coureurs devaient assister à la remise des prix, nous sommes donc repartis pour le Mans. Le joint de culasse n'avait pas résisté à la surchauffe et nous avons eu beaucoup de chance de parvenir à la fin du voyage. La DS fut conduite dès le lendemain à la casse et, le dimanche suivant, le frère de Gérard se présenta en 2CV.

Avec cette 2CV, les deux Totée et Bruno Meny vinrent passer les vacances de février à la maison. Mes parents avaient accepté de recevoir tout ce joli monde. La semaine ne fut pas triste, ponctuée d'un tête à queue à l'aller (avec une 2 CV !) et d'un incident bénin qui connut un dénouement rocambolesque.

Nous rejoignions Péronne alors que la nuit était déjà tombée et, dans une courbe, notre chauffeur, qui semblait ne pas voir très clair à la lueur des phares, tira tout droit. Inutile de préciser que nous roulions au maximum des maigres possibilités de la voiture. La sortie de route s'acheva sans mal mais une borne avait salement endommagé l'avant. Le ventilateur frottait sur son carter et plus grave, le châssis, déjà bien pourri, était plié. L'un des longerons soutenant le moteur pointait vers le ciel en formant un angle d'une dizaine de degrés. La journée du lendemain fut consacrée à sortir le moteur et la boîte, redresser (à l'oeil) le bras et surtout le renforcer à l'aide d'une plaque de tôle épaisse maintenue simplement par du fil de fer torsadé. La jonction entre le longeron et la plate forme était complètement bouffée par la rouille, nous avions ainsi l'explication de la pliure sans rapport avec le choc.

Le retour vers le Mans s'effectua avec une brique posée sur la pédale d'accélérateur. Devant la gare où nous avions promis à des élèves de venir les chercher , notre chauffeur monta sur le trottoir à une vitesse folle. Nous entendîmes un grand bruit. Quand nous avons examiné le dessous de la voiture, le moteur touchait le sol : le châssis s'était définitivement rompu et l'ensemble moteur boîte ne tenait plus que par le support arrière !

 

          A l'EMPT, l'examen de fin d'année approchait. J'avais peu de chances de le décrocher, étant trop mauvais en maths et nul en physique. La seule matière dans laquelle je me défendais était le français mais le coefficient était insuffisant pour rattraper les autres matières. J'en prenais mon parti et acceptait de m'engager pour cinq longues années si j'étais recalé.

Les épreuves du Brevet de technicien en automobile débutaient fin juin 1973. Pendant les révisions, je m'intéressais plus aux 24 heures qu'à mes études. Un concours doté de trois voitures sportives était organisé par une revue automobile. Le gagnant serait celui qui indiquerait, avec la meilleure précision, les vainqueurs de l'épreuve et le kilométrage effectué. J'ai passé des heures à remplir des centaines de bulletins, estimant la distance sur le sec, sous la pluie, avec les 8 ou 9 vainqueurs potentiels.

Nous avons reçu, courant mai, l'autorisation exceptionnelle de rester la nuit sur le circuit, à condition que les parents donnent leur accord. Les miens, connaissant ma passion pour la course, n'hésitèrent pas une seconde et fournirent le précieux sésame. Entre le pesage du mardi auxquels nous avons assisté et les essais du mercredi soir, la décision fut prise d'obliger les élèves de rentrer au plus tard à 20 heures le samedi soir pour repartir sur le circuit le dimanche à 8 heures. Nous avons protesté mais l'autorité militaire ne se discute pas. Pourtant, avec quelques camarades passionnés comme moi, certains uniquement par bravade, nous avons décidé de ne pas respecter l'ordre. J'étais à la tête du mouvement, pas par vocation de devenir un meneur mais uniquement parce que la course passait avant tout.

J'ai donc passé les 24 heures au bord du circuit. Philippe Tessier, Gérard Totée me tinrent compagnie. J'ai perdu au concours à cause de la distance parcourue que j'avais surestimée.

Nous nous attendions, à notre retour, à être punis, avec à la clef, la privation définitive des sorties. Nous nous en moquions, d'abord parce que cette édition 1973 des 24 Heures reste comme l'une des plus disputées et indécises de toute l'histoire et qu'il aurait été dommage de ne pas la vivre en totalité, ensuite parce que nous étions à un peu plus de quinze jours des vacances.

Les bidasses en faction au poste de garde disposaient d'une liste de huit noms et, dès notre arrivée, Lulu fut averti. Nous n'étions que huit à ne pas être revenus vers l'EMPT la nuit du samedi au dimanche, alors que la majorité des élèves avaient juré de procéder comme nous. J'avoue, sur le moment, avoir été écoeuré par leur attitude mais la vie, plus tard, m'apprit que la confiance ne peut être donnée aveuglément.

Notre chef de section était atterré, des élèves avaient osé braver les ordres. Nous avons ramassé une engueulade en règle mais Lulu avait peu d'ascendant sur nous. Le lendemain, par contre, le registre changea. Convoqués dans le bureau du Colonel, nous fûmes traités de gangrène de l'école, de graines de syndicalistes et nous apprîmes que nous étions exclus sans délai et que nous ne passerions pas l'examen à moins de nous débrouiller pour se présenter en candidats libres. En attendant, nous devions rester dans nos chambres et ne pas perturber les révisions des autres élèves. Deux heures plus tard, nous réintégrions nos classes. Le plus haut gradé de l'école, dans sa grande mansuétude, avait changé de décision. Nous restions à l'école mais nous écopions chacun la bagatelle d'une semaine de retenue sur le temps des vacances.

J'avais peu révisé et, à l'issue de la première partie de l'examen, j'étais persuadé d'être recalé. A la lecture des résultats, une bonne quinzaine d'élèves étaient définitivement reçus. Quelques uns étaient recalés, je faisais, quant à moi, partie des élèves étant admis à passer la seconde partie. Je ne sais pas à quelle anomalie je dois d'avoir décroché le brevet de technicien. Sans doute, les examinateurs avaient-ils reçu des instructions pour que cette première promotion soit excellente. Seuls trois élèves, dont Joël Thilloy, furent écartés.

Les élèves punis par le Colonel n'effectuèrent pas les jours supplémentaires. Le dernier souvenir, gravé à jamais dans ma mémoire, concerne l'adjudant Levant. Avant que nous quittions l'école, pour toujours, il est venu nous serrer la main et il a soufflé: «Vous m'en avez fait baver mais je vous aimais bien quand même ». Il ne parvint pas à retenir ses larmes. Je n'avais jamais imaginé, dans l'aveuglement de mon adolescence, que cet homme avait pu éprouver des sentiments pour les garnements que nous étions.

Mon père avait toujours refusé les honneurs. Pendant la guerre, il avait été résistant, un peu malgré lui, comme beaucoup de Français. Il avait été emprisonné, torturé et avait miraculeusement échappé à un transfert en Allemagne. Pour éviter à son fils un engagement de cinq ans dans l'Armée, tant il le sentait si peu fait pour une telle vie, il se démena, arguant de son passé, pour obtenir une bourse. Il parvint à ses fins.

Pour moi, une autre vie commençait.